Annapurna Mandala Trail : un ultra-trail sur les chemins du ciel (2009)
Le sentier qui mène à Lupra, petit village aux allures de termitières, n’est qu’un désolant champ de cailloux, barré, par endroits, par des cours d’eau qu’il faut enjamber. Soleil de plomb. Pas une âme à l’horizon. Silence quasi religieux. Puis, soudain, comme un mirage dans le désert, d’étranges sonorités se mettent à jaillir du fond de la vallée. Adossée à la falaise, presqu’irréelle, Lupra et son amoncellement de cabanes surgit. En contrebas, assis par grappes sur les galets du fleuve, une trentaine d’enfants pousse la chansonnette. Le vent a beau fouetter leurs joues tannées par le soleil et sécher leurs lèvres fragiles, leurs voix mélodieuses sont imperturbables. Cheveux hisurtes, la morve au nez, la beauté de leurs visages angéliques, captive le regard. Ils sont là pour nous accueillir sur cette quatrième étape néplaise de l’Annapurna Mandala Trail (AMT). Instant émouvant pour Gildas, Maryse, Cathy et Justine qui se sont arrêtés, les ont embrassés, serrés contre eux puis quittés les yeux gorgées de larmes.
Ouverte aux marcheurs, l’AMT est une compétition de trail par étapes, conçue à partir du concept boudhiste du Mandala. Ce support de méditation représente symboliquement l’univers avec un centre et un cercle. Transposé sur cette course, l’Annapurna est le centre, les chemins qui mènent du camp de base des Annapurna (4130 mètres) à Manang , en passant par Jomson, le Thorong La (5416 mètres) et le lac Tilicho (4919 mètres) constituent le tour. Soit 300 km environ à parcourir sur les sentiers du ciel. Les coureurs sont des chevaliers du vent et les coureuses des amazones du ciel.
Cette histoire mystique a été mise en scène par l’instigateur de l’AMT, Bruno Poirier. Journaliste-écrivain, ce sportif confirmé (3ème au classement) au parcours éclectique (tennis, 400 mètres haies, saut à la perche, course à pied) a des kilomètres au compteur. Il totalise, depuis 1992, pas loin de 10 000 km dans l’Himalaya népalais. Affable et charmeur, sous ses faux airs de Bjön Borg tendance roots baba, cet expert des grandes virées Himalayennes, également organisateur de l’Himal Race et de l’Everest Sky Race, fidélise, depuis neuf ans déjà, une clientèle férus de sports, de nature et d’aventure. Le casting n’est pas banal, à l’image du Club du savon, cette société «secrète» présidée par le belge, Philippe de Witte, professeur en criminologie biologique. Leurs membres vénèrent depuis dix ans une drôle de relique : « un savon…qui fait plus de bulles que le pape », s’amuse Philippe. L’histoire remonte à 2001, époque où les sacs étaient beaucoup plus lourds. Un groupe de coureurs décide de confier le savon au premier, lequel n’osera pas l’utiliser et le repassera au suivant. Depuis, l’organisation s’est structurée. Pour être intronisé, pas de cotisation mais un droit d’entrée : offrir le restaurant à tous les membres, restaurant choisi par le président !
Très empreint de l’esprit outdoor, le périple de l’AMT se déroule en autonomie. Chacun trace son chemin à sa guise, se déplace avec pour seul assistance sur 12 jours le contenu de son sac (entre 5,5 et 10 kg). Seuls les marcheurs peuvent bénéficier du service de porteurs et opter pour un programme moins long. Le spectre de devoir pêcher avec des épingles à nourrices ou de tuer une vache pour subvenir à ses besoins est, cependant, à écarter. Des échoppes sur le parcours, achalandées en Mars, Bounty, Twix, « Tucs » népalais et autres spécialités locales, permettent de se restaurer. Cela dit, la perspective effrayante d’être en mode « survie » n’aurait sans doute pas déplu à l’Indiana Jones du groupe, Jean-Marc Jean-Marc Wojcik. Alpiniste, trailer, ce médecin français basé en Guyane, nous a quelque peu scotchés en nous racontant, un soir, sur un ton presque frivole, et avec ce petit côté aérien qui le caractérise, sa technique pour tuer les caïmans. Effet garanti…sur les filles, pas très nombreuses, mais soudées comme une équipe de rugby.
Au cours d’une journée, la variété ainsi que le contraste des paysages combinés aux aléas climatiques sont tels qu’ils donnent l’impression de traverser plusieurs continents. Hallucinante, la première étape reste comme gravée au fer rouge dans nos mémoires, un peu déformées par les effets de l’altitude. Elle consiste à dévaler le chemin que l’on a gravi en 2 jours et demi avec son lot de marches interminables, ses pentes raides comme la justice, peuplées de coccinelles en pagaille qu’il faut esquiver pour chasser les oiseaux de mauvaises augures. La veille du départ, prévu au camp de base des Annapurna, les flocons tombent serrés. Le jour J, à 3 heures, les porteurs sont envoyés en éclaireurs pour faire la trace et évaluer le terrain. Feu vert après une longue nuit d’incertitudes. Vers 6 heures, la ceinture des sommets s’estompe dans la brume et la neige. A 7 h 20, le départ est donné sous les applaudissements des trekeurs. Un quart d’heure plus tard, une chaleur de four enveloppe l’atmosphère, nous obligeant à nous séparer de nos multi-couches. La réverbération est aveuglante. Puis la neige fait place à la boue. S’en suit trois orages de grêle, couronné en fin de journée par une pluie battante au beau milieu d’une forêt interminable. Une belle entrée en la matière pour enchaîner le lendemain avec l’étape casse-pattes : un concentré de carrière composé de 9000 marches taillées et agencées à la main par des géants népalais haut comme trois pommes. Mais comment se plaindre si l’on met en perspective cette histoire avec certains épisodes douloureux émaillant, cinquante plus tôt, la victoire du premier 8000 par Maurice Herzog et Louis Lachenal. En redescendant du sommet, les protagonistes, bloqués dans une crevasse, les pieds gelés, n’avaient qu’un sac de couchage pour quatre !
La journée de repos à Manang, coquet village de montagne, traversé par « une route nationale » , où se croisent, tel un défilé de mode, trekeurs, écolières en costumes bleu, paysannes surmontés de hottes, brise le rythme infernal de la course. Pas évidemment de gérer ce break. Au final, tout le monde converge plus ou moins vers le même but : dévaliser en apple pies crumble, brownies, et sandwich XXL, les trois boulangeries gargantuesques du coin, voire explorer les cinéma du coin. Cette dernière éventualité dépasse nos espérances de cinéphile. Nous louons l’espace pour 600 roupies (six euros).La salle, en terre battue, séparée par deux rangées de bancs en bois recouvert de peau de yak fait penser à une église. Au centre, une structure alambiquée de tôles et de tuyaux en guise de chauffage. Au fond, une télévision CRT. L’ouvreur nous demande de choisir un film parmi les innombrables vidéos poussiéreuses rassemblées dans une armoire, sortie de la nuit des temps. Nous optons pour le film, inspiré du livre de John Krakauer, Tragédie à l’Everest. La séance est agrémentée par les délicieux chocolats apportés par le coureur Dominique Maynadier.
Le lendemain, la course reprend son cours. Au cours d’une cérémonie matinale, le maire du bled orne chaque coureur d’un foulard à prière et le gratifie d’un bonbon acidulé. La troupe repart pour gravir une seconde fois le Thorong La (5400 mètres), affronter les rafales de vents et de poussière (avec des pointes à 50 km/heure) et enfin atteindre Jomson, la ville d’arrivée. L’un des favoris, Antoine Guillon, ne goûtera à ce plaisir. La veille de sa décision d’arrêter la course à cause d’un sévère mal des montagnes, il nous avait confié : « l’altitude est un phénomène éprouvant, il faut ventiler au maximum pour un piètre résultat avec la sensation d’asphyxie musculaire ».
Que ce soit en course à pied ou en alpinisme, le renoncement fait aussi partie de l’aventure. Il faut une sacré dose de courage pour prendre la décision d’arrêter ou de rebrousser chemin. Antoine a poursuivi son périple en empruntant une autre voie, celle de la sagesse d’un trek qui lui a fait découvrir d’autres horizons. Michel Grimm, coureur suisse qui l’a secouru, l’a accompagné. Tous deux ont accompli leur AMT, dont les variantes sont presque infinies. Caroline et Hugo, couple de bobos franco-écossais que nous avions croisé au tout début de périple, ont, eux aussi, renoncé à emmener leur trois petits enfants, Simon, Scott et Charlotte jusqu’au camp de base des Annapurna. Ce jour là, le soleil était bien trop fort pour des bouts de choux réfractaires aux lunettes de soleil.
NB : certaines photos ont été prises avec un Nokia E71
Bruno Poirier : Bruno.Poirier@ouest-france.fr
www.basecamptrek.com/french/trails-nepal-vtt.p